L’ensemble d’habitations Robin Hood Gardens, dans le quartier d’East London, fait l’objet d’une grande polémique et de nombreux articles publiés non seulement dans des revues d’architecture, mais également dans la presse de grande diffusion, les tabloïds et même dans le New York Times. Ces articles portent sur l’avenir incertain de ces habitations, construites en 1972 par les célèbres architectes anglais Alison et Peter Smithson.
Le conseil municipal a annoncé qu’elles seraient démolies au profit de nouveaux logements sociaux. Depuis, la communauté architecturale fait pression pour qu’elles soient classées et rénovées, tandis que le conseil municipal et les tabloïds s’y opposent farouchement : « 80% des résidents sont pour la démolition de ces immeubles hideux, de cet enfer de béton ». Les architectes affirment l’inverse : La conception de ces habitations est exceptionnelle et elle réinvente le logement social; 80% des résidents voudraient qu’on les rénove ».
La polémique que provoquent les Robin Hood Gardens est symptomatique d’un débat plus général, portant sur l’avenir de nombreux logements sociaux d’après-guerre qui sont aujourd’hui décrépis – les tours et barres de béton que l’on retrouve souvent en périphérie des villes, isolées de l’activité économique et culturelle. Les idéaux du modernisme se concrétisèrent dans la première moitié du vingtième siècle par la reconstruction des villes bombardées et des logements insalubres. Ainsi, les manifestes qui prônaient une architecture nouvelle répondant aux impératifs de la production en série et trouvèrent leur utilité; Le Corbusier signa la Cité radieuse à Marseille en 1952. L’unité d’habitation renferme aujourd’hui des duplexes conviviaux, entièrement équipés et très éclairés, ainsi qu’une école maternelle, des boutiques, une clinique médicale et une piscine sur le toit. L’ensemble de logements collectifs, dont l’influence fût considérable, est composé d’éléments préfabriqués et coulés en béton brut. Le Corbusier en produisit trois versions en France et une à Berlin; plusieurs ensembles semblables furent construits ailleurs en Europe.
L’idée des unités d’habitation n’était pas nouvelle, mais on n’avait jamais vu un concept architectural de cette envergure. La dimension communautaire, les systèmes de chauffage et de plomberie, les rues intérieures et les espaces publiques de ces unités d’habitation étaient très novateurs. Au départ, les éléments préfabriqués étaient vus comme un avantage considérable, mais cette technique de construction devint rapidement problématique. L’assemblage de modules identiques de béton est relativement bon marché, elle produit également des habitations uniformes et monotones. Pour économiser des ressources, les entrées se rétrécirent, les couloirs devinrent plus étroits et on remplaça le béton par de l’agrégat de moins bonne qualité. Les services communautaires commencèrent à disparaître, minant ainsi le concept essentiel des unités d’origine selon lequel l’architecture tisse des liens sociaux.
Quarante ans plus tard, plusieurs ensembles de logements collectifs sont en piteux état. Le béton, qui est un matériau austère même lorsqu’il est neuf et fraichement coulé, vieillit mal si on ne l’entretient pas. Les façades poreuses perdent leur éclat et noircissent, les coins exposés commencent à se désintégrer et les armatures rouillées apparaissent à la surface. La plupart des immeubles ont été construits avant la crise du pétrole de 1973 et ils sont en général mal isolés, humides et propices aux courants d’air. Les systèmes de chauffage et de plomberie sont désuets, provoquant ainsi des fuites dans les murs et les sols.Non seulement les habitations ont des problèmes structurels, mais elles symbolisent toute une idéologie.
Leur histoire rappelle l’utopisme, l’optimisme de l’après-guerre, le désir d’une société plus juste et l’État providence qui s’ensuivit, elles nous rappellent également les années de négligence et d’abandon, la ghettoïsation des immigrants logés en marge des communautés, ainsi que l’aliénation et l’exclusion sociale des générations suivantes.
À première vue, le pavage, les façades et les logements décrépis sont un signe de mauvais usage, mais la réalité est plus complexe : plus souvent qu’autrement, les logements sont comme tout autre foyer bien entretenus, aimés, chaleureux et décorés soigneusement. Il est possible que ce soit un problème d’image et de perception, on associe l’architecture d’ensembles aux problèmes sociaux qui eux sont parfois bien réels. Ces immeubles portent le blâme et on voudrait les démolir pour dissimuler la misère et le chaos. Paradoxalement, ils ont été construits pour les mêmes raison et avec la même logique : les taudis d’hantant ont disparu au profit de logements modernes et propres.
Plusieurs villes européennes ont donné l’aval à certains projets de démolition, dont 34 sont prévus à Glasgow dans la prochaine décennie. Les répercussions sociales et coûts de ces projets sont incommensurables puisque des centaines de familles devront être relogées. Bien qu’elle soit traumatisante et dramatique, la démolition de logements sociaux est devenue un événement d’attraction souvent filmé et observé par une foule de spectateurs ébahis. Ce geste radical permet aux municipalités de prouver qu’elles remédient de façon active aux problèmes de logement sociaux, négligent le tramât. Bien qu’ils soient vilipendés, les immeubles sont autant le théâtre des événements ordinaires de la vie quotidienne, que celui des événements uniques de type anniversaires, premiers baisers, querelles et aventures…En revanche, plusieurs efforts sont menés pour classer et essayer de rénover les exemples les plus symboliques de cette architecture.
La Cité radieuse est classée depuis 1995 et les unités d’habitations sont pour la plupart occupées par des cadres ou des initiés. La majorité des logements de la Trellick Tower, conçue par Erno Goldfinger dans West London, est vouée au logement social, mais les unités mises sur le marché pouvent valoir jusqu’à un demi million de livres.
En 1993, la Keeling House d’East London, complexe très novateur conçu par Denys Lasdun en 1955, fût la première en son genre à être classée en Grande-Bretagne. Peu de temps après, un promoteur immobilier en fit son aquisation pour les réhabiliter en habitations de luxe. L’entrée du complexe est gardée et, dans le foyer on peut admirer une fontaine. La Balfron Tower d’East London, également conçue par Goldfinger, est classée depuis 1998 et elle doit bientôt être rénovée. Les résidents seront relogés pendant les travaux, avec l’option de revenir par la suite, mais le propriétaire ne cache pas son intention de vendre autant de logements que possible à ceux qui « reconnaissent la valeur du patrimoine architectural ».
Bien entendu, la remise en état des immeubles a un coût, mais après autant d’années de négligence et d’oubli, il est quelque peu dérangeant de voir que la classe moyenne urbaine se les réapproprie. Ils ont été conçus selon l’idéologie voulant que toutes les classes sociales méritent de vivre dans un environnement agréable et spacieux. On reconnaît leur immense valeur architecturale, mais elle est aujourd’hui réservée aux biens nantis, peu de solutions sont proposées pour reloger les expropriés. Si le courant moderne voulait rompre avec les traditions et repenser l’avenir, l’architecture d’aujourd’hui vise plutôt à préserver le passé. Ces deux extrêmes, soit démolir pour effacer le passé ou le préserver à tout prix, renvoient aux questions importantes de notre époque concernant le manque de logement et la protection de l’environnement. La démolition des immeubles posant de sérieux problèmes structurels est parfois inévitable, mais souvent il s’agit d’une alternative trop simple pour résoudre un problème bien plus complexe. Si les nouveaux logements proposés sont mieux isolés et desservis, les normes en matière d’espace ont été réduites. Les immeubles vétustes sont prédestinés à l’échec.
Les architectes français Frédéric Druot, Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal ont clairement démontré l’utilité de leur approche concernant la rénovation radicale des habitations d’après-guerre : « Il s’agit de ne jamais démolir, ne jamais retrancher ou remplacer, toujours ajouter, transformer et utiliser».
À l’ère du développement durable, les possibilités de ces structures en béton sont considérables. Plusieurs projets, notamment la reconfiguration de murs séparatifs, l’ajout de balcons et la conception de jardins d’hiver donnent un nouveau souffle à ces structures massives.
Cette approche permet non seulement de faire des choix éclairés, mais aussi elle constitue une alternative pragmatique aux discours polarisés sur l’architecture d’après-guerre. Construction avec laquelle nous entretenons toujours un lien émotif établit. Pourquoi ne pas se débarrasser de nos préjugés et offrir une seconde chance à ces logements?
Et pouvons-nous obliger les occupants de ces bâtiments à quitter leur communauté et leurs histoires ?






